Février 2026 - Episode 1
« Paroles de Cikia Zykë »

À l'aventure !

Zykë :
Ce mec était plongeur professionnel. Il travaillait pour des compagnies pétrolières. Il descendait au fond de l'eau pour réparer les tuyaux quand il y avait un problème. Un plombier, quoi.

Msieu Poncet :
Sous l'eau, quand même !

Zykë :
Et alors ? Le type qui débouche des tuyaux, c'est un plombier.

L'océan atlantique cogne de son ressac. Du rouleau de la barre lointaine s'échappent des chevelures d'embruns. Des centaines de mouettes planent et virevoltent dans le vent hurlant. Les rafales les plus fortes soulèvent des nuées de sable d'or fin.

Zykë :
Le type se présente comme un lecteur. Il me dit qu'il a adoré Parodie. Moi, je l'invite à s'asseoir : « Tu bois un verre, camarade ? » Comme je fais toujours dans ces cas-là. Et là, qu'est-ce qu'il me dit, le schmock ?

Msieu Poncet :
Que lui aussi, il est un aventurier dans son genre.

Zykë :
Exactement. Tu commences à connaître deux, trois trucs, Msieu Poncet…

Entre les deux hommes, un bidon de plastique empli de vin de palme est enfoncé dans le sable. À cent mètres de là, les palmes des toits d'une demi douzaine de huttes dansent sous la bourrasque. Des longs bateaux peints de couleur vives s'alignent sur le rivage. Autour joue une ribambelle d'enfants à poils.

Zykë (se saisissant du bidon) :
Et le type entreprend de me casser les burnes en me racontant comment il prépare sa plongée pendant des jours et des jours. Il envoie des sondes. Il mesure ceci et celà. Il tient des réunions avec d'autres plombiers. Il prend des photos avec je ne sais pas quel système et autres conneries du genre.

Msieu Poncet :
Des repérages.

Zykë (ayant dévissé le bouchon, il s'envoie une longue rasade) :
Voilà. Moi, je respecte. Je l'ai invité à ma table, je respecte. Il continue à m'expliquer comment ils tendent des câbles de sécurité pour le remonter s'il y a une couille dans le schmilblick. Qu'il y a trois bateaux au-dessus du site. Qu'il y a une équipe de secours prêtes à plonger…

Msieu Poncet (qui boit à son tour et grimace : le liquide gluant est dégueulasse) :
Gloup. Lourdingue, quoi...

Zykë :
Je finis par lui dire : « C'est très honorable de réparer les canalisations, mais un aventurier, s'il faut plonger, il plonge et basta ! ».

Msieu Poncet (avec un entrain qui montre qu'il n'en est pas à sa première goulée de vin de palme) :
Basta de basta !

Zykë :
Il me répond qu'il y a des risques. Je lui dis que sans doute. « Non mais, Zykë, des vrais risques ; on peut mourir ! » Je lui dis que et alors ? « Mais, Zykë, on n'est pas suicidaires ! » Je lui réponds : « Si tu plonges, tu es un aventurier ; si tu calcule tes risques, t'es un plombier. » Le type s'est vexé. Il s'est cassé. On était dans le même hôtel, à Caracas. On s'est recroisé deux ou trois fois. Le mec n'a plus jamais voulu me reparler…

Ils s'esclaffent tous les deux et arrosent leur hilarité de larges doses de vin de palme. Zykë clape de la langue, dégoûté.

Zykë :
C'est immonde, cette saloperie. À base de sperme de chameau, à mon avis.

Du côté des huttes, trois femmes sont apparues. Elles sont vêtues de tissus chatoyants noués sous les aisselles et portent des bassines d'aluminium. S'étant approchées de claies inclinées, elles y disposent de grands poissons ouverts en deux pour qu'ils sèchent au soleil.

Zykë :
Les pêcheurs ont sûrement de l'herbe. Tout à l'heure, on essaiera de leur en acheter.

Pour le moment, les hommes sont à la sieste. On en profitera pour leur prendre à bouffer…

Msieu Poncet (avec un coup de menton en direction des femmes) :
Et dire bonjour aux dames, je suppose ?

Zykë :
La courtoisie, mon fils.

Le vent pousse dans l'azur de longs nuages d'un profond gris bleuté. Des nappes de soleil coulent sur les nappes d'eau lâchées par les vagues, les changeant en flaques de métal étincelant, mouvant, épais comme un mercure.

Zykë :
Dans le Sahara, du temps de mes convois, on croisait souvent des touristes qui traversaient le désert pour le plaisir. Si c'était le soir, on les invitait à bouffer. À chaque fois, ils connaissaient d'avance leur route, les noms des bleds, les endroits où ils allaient s'arrêter.

Msieu Poncet :
J'en ai vu ! Un couple avec une ethnologue. Ils avaient leur itinéraire peint sur les côtés de leur Land-Rover.

Zykë :
C'est ça. Les gens préparent leur voyage pendant des mois. Des années, même. Ils s'achètent des cartes, des bouquins, des guides… Ils prévoient tout, carrément jour par jour. Alors que le désert, c'est simple. C'est une route. À des endroits, elle est très large, à d'autres c'est une piste plus étroite, mais, bon, c'est une route, quoi.

Msieu Poncet :
Plein sud et tout droit.

Zykë :
Exactement. Tu connais. Alors qu'est-ce qu'ils viennent y foutre, les gens ? À quoi ça te sert de partir si tu sais d'avance où tu vas ?

Msieu Poncet :
Ils se sentent aventuriers.

Zykë :
Des touristes ! Il n'y a pas de mal à ça, mais ce sont des touristes. Planifier, c'est avoir la frousse. Quand tu de donnes le droit de partir, la moindre des choses, c'est d'en avoir les couilles. Tu sais qu'il y aura des obstacles. Le moment venu, tu les surmontes. Basta.

Msieu Poncet :
Basta de basta !

Les hasards des rafales portent des rires d'enfants, des bribes de phrases que s'échangent les femmes à l'ouvrage et les cris hargneux des mouettes. Msieu Poncet avale une lampée de vin de palme et observe un moment le bidon.

Msieu Poncet (réfléchissant tout haut) :
Tu as raison. On dit « partir à l'aventure ». Ça dit bien ce que ça veut dire : les mains dans les poches, là où le vent te pousse, sans savoir ce qu'il va t'arriver. Sans savoir même si tu vas revenir.

Zykë :
Un aventurier n'a pas de billet-retour.

Msieu Poncet (éclatant de rire) :
Je la ressortirai, celle-là !

(À suivre)